LE JOURNAL
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Au cœur de Djanet, dans le Tassili n’Ajjer, Ksar El Mizan témoigne d’une histoire urbaine ancienne, loin de l’image du Sahara exclusivement associé au nomadisme.
Ses constructions en terre, son organisation familiale et ses traditions séculaires racontent la manière dont les populations touarègues ont façonné leur habitat et préservé leur identité. Cet ensemble architectural reste également indissociable de la Sebeïba, rituel qui transforme une ancienne rivalité communautaire en célébration de la paix.
À droite de la route menant au centre-ville, l’édifice se distingue par sa silhouette pyramidale. Les constructions s’élèvent en étages successifs, avec une base large qui se resserre vers le sommet. Ses portes étroites et ses murs en terre lui donnent l’apparence d’une forteresse préservée des transformations du temps. Connu sous le nom de Ksar El Mizan, parfois désigné comme Ksar El Mihan dans certaines traductions, il porte également le nom de Taghorfit, qui signifie « la première maison » ou « le lieu élevé ». Trois ksour pour une cité El Mizan appartient à l’ancien noyau urbain de Djanet, formé avec les ksour Ajahil et Zellouaz. Selon les témoignages oraux et les éléments matériels disponibles, leur ancienneté est estimée entre 900 et 1 100 ans. Leur fondation est attribuée à Abdou ben Zayd ben Imrane, considéré par la tradition locale comme leur ancêtre commun. Le nom El Mizan serait lié à sa position entre les deux autres ensembles. Ajahil signifie « les orphelins », tandis que Zellouaz désigne la période précédant le coucher du soleil. Ces appellations perpétuent une toponymie chargée de récits, dans une région où la transmission orale demeure essentielle à la connaissance du passé.
Désignés en langue amazighe par le terme « Igherman », au singulier « Aghrem », les ksour s’inscrivent dans une longue tradition d’habitat fortifié au Sahara. Cette appellation évoque également l’héritage des Garamantes, peuple amazigh de l’Antiquité connu pour ses établissements et sa participation aux échanges transsahariens. Des itinéraires comme Tjakal, Tekandrayn et Tinagoura rappellent l’existence de circuits reliant les populations et leurs lieux de vie. La présence de mosquées, de zaouïas et de cimetières musulmans témoigne, par ailleurs, d’un enracinement religieux ancien. D’argile et de paille L’architecture du ksar repose sur l’exploitation des ressources disponibles localement. La terre et l’argile sont mélangées à de l’eau, de la paille et de la bouse de chèvre, puis laissées au repos pendant une quinzaine de jours avant leur utilisation. Cette préparation permet d’obtenir une matière adaptée à la construction, sans dépendre de matériaux importés dans cette région éloignée.
Les murs sont façonnés selon une géométrie qui donne à l’ensemble son profil caractéristique : la base, d’environ 60 centimètres de diamètre, se rétrécit progressivement jusqu’à une vingtaine de centimètres au sommet. Les surfaces sont lissées à la main, tout en conservant de légères aspérités qui facilitent l’écoulement des eaux de pluie. Une argile blanche appelée « tabarq » contribue à limiter les effets de l’humidité.
Les portes, généralement petites, étaient fabriquées notamment en bois de tarout ou de cyprès du Tassili. Leur dimension réduite et l’épaisseur des murs répondaient aux exigences d’un habitat adapté aux variations thermiques du désert. Principalement occupées en hiver, les maisons étaient conçues pour protéger les familles et conserver une température intérieure plus stable. L’ingéniosité face au désert À l’intérieur, l’organisation des habitations répondait aux besoins de la vie familiale et à la nécessité de conserver les provisions. Une pièce principale côtoyait des espaces réservés aux enfants et une cour commune. Les réserves alimentaires occupaient une place importante, notamment les greniers destinés aux dattes, ressource essentielle dans l’économie oasienne.
Un escalier traditionnel appelé « Oswen » permettait d’accéder au toit, où des provisions pouvaient également être entreposées. Les matériaux des toitures ont évolué avec le temps. Le tarout et le cyprès du Tassili, appréciés pour leur résistance aux insectes et aux termites, ont progressivement été remplacés par le bois de palmier. La fumée des foyers participait aussi à l’entretien des espaces intérieurs en limitant certains nuisibles.
La sécurité faisait également partie de l’organisation du ksar. Des tours de guet servaient à surveiller les environs et à donner l’alerte en cas de menace. Les récits locaux évoquent les groupes toubous venus des territoires correspondant aujourd’hui à la Libye et au Tchad, désignés sous le nom d’« Iyakarden », ainsi que les brigands du Sahara, appelés « Iqargraïn ». L’habitat fortifié répondait donc à plusieurs fonctions : abriter les familles, préserver les réserves et protéger la communauté. Guerre et paix L’histoire des trois ksour se prolonge dans la Sebeïba, l’une des expressions majeures du patrimoine culturel de Djanet. Les communautés d’El Mizan et de Zellouaz, historiquement rivales, forment les deux groupes qui s’affrontent symboliquement à travers la danse. Le ksar Ajahil participe également aux préparatifs de la cérémonie. Au fil du rituel, les gestes évoquant le combat deviennent des mouvements chorégraphiés, accompagnés de chants et de percussions. La confrontation se transforme ainsi en une représentation collective de la réconciliation.
Costumes, parures, rassemblements et festins prolongent cette célébration, qui mobilise les habitants autour d’une identité commune. La Sebeïba ne se limite donc pas à une performance artistique : elle porte une conception de la paix fondée sur la maîtrise des rivalités et la préservation des liens communautaires. Inscrite en 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco, elle illustre la capacité d’une tradition à traverser les siècles tout en conservant sa signification sociale. Les trois ksour demeurent étroitement liés à cette transmission, qui associe mémoire collective, pratiques rituelles et appartenance territoriale. La terre contre les siècles Aujourd’hui, Ksar El Mizan constitue une étape importante des circuits touristiques de Djanet. De nombreux visiteurs le découvrent avant ou après leurs excursions vers le Tadrart, les sites rupestres du Tassili n’Ajjer et les gorges d’Essendilène et d’Ejbaran. Cette fréquentation offre une occasion de faire connaître l’histoire de la région, mais elle renforce aussi les exigences de conservation.
Fragiles, les constructions en terre nécessitent un entretien adapté à leurs matériaux d’origine. La préservation passe également par la transmission des techniques traditionnelles. Des ateliers consacrés aux savoir-faire artisanaux contribuent à maintenir ce lien entre patrimoine et activités vivantes.
Le ksar ne saurait être réduit à un décor ancien destiné aux touristes. Ses murs racontent une manière d’habiter le désert, de gérer les ressources et d’organiser la vie collective. Avec la Sebeïba, il témoigne d’un héritage dans lequel architecture et culture se complètent. Préserver El Mizan revient ainsi à protéger non seulement des constructions séculaires, mais aussi les connaissances et les traditions qui continuent de leur donner sens. Par : Aly D
Source : Le Provincial