LE JOURNAL
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Cette décision, rendue à l’issue d’une audience d’une brutalité inouïe , révèle la volonté du régime d’Abdel Fattah al-Sissi d’abattre Mada Masr, dernier bastion du journalisme d’investigation indépendant en Égypte. Mada Masr représente ce qui se fait de mieux dans la presse égyptienne. C’est précisément cette excellence, doublée d’une exigence professionnelle rare, qui insupporte le pouvoir.
Fondé en 2013 par une équipe de journalistes déterminés, Mada Masr n’a jamais choisi la facilité. Le média s’est bâti une réputation à travers des enquêtes au long cours, un décryptage rigoureux des politiques publiques et une indépendance de ton devenue rarissime dans le pays.
Bilingue, le site est une référence incontournable pour comprendre l’Égypte. Son travail, rigoureux et documenté, est régulièrement salué par les observateurs internationaux.
Un acharnement particulier
Si le régime s’acharne autant sur Lina Attalah, c’est aussi parce que son nom incarne la dignité et la résistance de la profession. Reconnue bien au-delà des frontières égyptiennes, elle a accumulé les distinctions prestigieuses.
En 2020, le magazine Time l’a notamment classée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde. La même année, elle a reçu le Knight International Journalism Award, décerné par l’International Center for Journalists (ICFJ), en reconnaissance de son courage face aux pressions politiques.
Ce qui arrive à Lina Attalah, traînée devant une justice qui refuse à sa défense les garanties les plus élémentaires, relève de la vendetta politique. Le pouvoir ne se contente plus de harceler une journaliste : il veut faire payer à toute une rédaction son indépendance.
Le piège bureaucratique : l’État fabrique l’illégalité
Pour tenter de légitimer cette exécution éditoriale, la machine judiciaire a ressorti son arme administrative favorite : l’accusation de gestion d’un site web sans licence. La supercherie est grossière.
Depuis l’entrée en vigueur des lois draconiennes encadrant la presse en Égypte, la direction de Mada Masr a multiplié les démarches pour obtenir son agrément. Mais face à elle, l’administration oppose le silence, l’absence de réponse et les blocages. Les demandes s’enlisent, les procédures restent sans issue, puis l’absence de licence devient un motif de poursuites.
Le régime fabrique ainsi lui-même l’irrégularité qu’il reproche ensuite au média. Il bloque les démarches d’agrément, puis criminalise ceux qui tentent de se conformer à la loi. Un procédé classique des dictatures : créer le piège administratif avant de s’en servir comme arme judiciaire.
Une parodie de justice
Le récit de l’audience devant la neuvième chambre du tribunal du Nouvel-Caire, présidée par le juge Mohamed Mubarak, montre que le pouvoir ne s’encombre même plus des apparences du droit.
Comme l’a rapporté Hossam Bahgat, directeur de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels et témoin direct de l’audience, la séance a rapidement basculé dans l’arbitraire. Lorsque la défense a demandé du temps pour étudier le dossier, le juge a ordonné l’évacuation complète de la salle, ne laissant sur place que la prévenue, ses conseils et des policiers en civil accompagnés d’un officier de la Sécurité nationale.
Le tribunal a ensuite rejeté en bloc les requêtes de la défense, refusant l’accès aux documents administratifs et l’audition des témoins. Alors que huit avocats entouraient Lina Attalah, le juge a soudainement imposé un avocat d’office, inconnu des conseils présents. Lorsque la journaliste s’est levée pour dénoncer cette mascarade, le magistrat a refusé d’inscrire son objection au procès-verbal.
Plus grave encore, selon le récit de l’audience, l’avocat d’office n’a pas pris la parole. Le juge a pourtant dicté lui-même au greffier les prétendues demandes du conseil qu’il venait d’imposer à la prévenue. La défense ainsi réduite au silence, la procédure n’avait plus rien d’un débat judiciaire digne de ce nom.
La peine maximale a été prononcée, accompagnée de la fermeture du site et de la saisie de l’ensemble du matériel de production. Les forces de sécurité ont alors encerclé Lina Attalah et l’ont soulevée du sol, sous les protestations de ses avocats, pour l’emmener vers les geôles du tribunal.
La scène résume à elle seule la méthode du régime : transformer une journaliste en accusée, ses avocats en figurants et un tribunal en instrument de répression.
Libérez Lina Attalah !
En voulant fermer Mada Masr, saisir ses outils de travail et jeter sa rédactrice en chef en prison, le régime d’Abdel Fattah al-Sissi entend étouffer les voix qui révèlent les réalités égyptiennes. L’acharnement contre Lina Attalah ne concerne pas seulement une journaliste ou un média. Il s’inscrit dans une offensive plus large contre la presse indépendante, au moment même où d’autres journalistes égyptiens sont emprisonnés pour leur travail.
Faire taire les enquêteurs, criminaliser les rédactions et étouffer les révélations : telle est la logique d’un pouvoir qui ne s’embarrasse pas même des formes.
L’équipe de Maghreb Émergent exprime son soutien total à Lina Attalah et à toute la rédaction de Mada Masr. Leur combat pour une presse libre est aussi celui de tous ceux qui refusent que les pouvoirs décident seuls de ce que les citoyens ont le droit de savoir.
Libérez Lina Attalah ! Liberté pour Mada Masr !
Source : Maghreb Émergent