LE JOURNAL
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À l’occasion de la troisième édition du Forum Méditerranéen de l’Intelligence Artificielle (FMIA), tenue ce 5 novembre 2026 au Palais du Pharo à Marseille, Cédric Villani et Lamiae Azizi ont dévoilé les conclusions d’un rapport stratégique inédit.
Face au gigantisme financier et à la surenchère technologique qui dominent le débat mondial, la rive Sud et la rive Nord s’unissent pour promouvoir une IA pragmatique , sobre en ressources et ancrée dans les urgences territoriales.
Devant un parterre d’institutionnels, de chercheurs et d’entrepreneurs venus des deux rives de la Grande Bleue, dans le cadre du Palais du Pharo qui surplombe le Vieux-Port, le duo formé par Cédric Villani, mathématicien, médaillé Fields 2010, ancien député et coordinateur du rapport, et Lamiae Azizi, professeure au College of Computing de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et directrice de son Centre de recherche accélérée en IA, a présenté les enseignements d’une cartographie menée pendant six mois sur cinq pays cibles : l’Algérie, l’Égypte, le Liban, le Maroc et la Tunisie.
Élaborée par une équipe de cinq experts du Nord et du Sud, dont le Pr Saïda Belouali, Zeineb Messaadi et Cyril Zimmerman, cette étude de soixante pages bouscule les idées reçues et dessine une trajectoire régionale propre.
Face au gigantisme des Big Tech, le choix de la sobriété et de l’équité
Prenant la parole pour brosser le tableau du panorama mondial, Cédric Villani a vivement opposé la frénésie spéculative internationale aux réalités du bassin méditerranéen. Rappelant qu’en 2018 « un milliard semblait une grosse somme d’argent », il a pointé la démesure actuelle d’un secteur où les investissements « dépasseront bientôt la dizaine de milliers de milliards », alimentant une bulle financière sans précédent tout en aggravant les fractures mondiales. Cédric Villani a notamment rappelé l’avertissement d’un responsable asiatique : « L’intelligence artificielle est le plus grand générateur d’inégalités qu’on ait jamais vu. »
Pourtant, loin de cette sidération, la région méditerranéenne fait preuve d’un dynamisme singulier. « Il est très clair que dans le Sud méditerranéen, il y a un tournant numérique abordé avec de grandes attentes et un enthousiasme qui tranche avec le tour inquiétant qu’a pris le débat technique mondial », a souligné le mathématicien. Pour Cédric Villani, la rive Sud incarne « un catalyseur pour relever les défis socio-économiques, avec une IA très associée aux notions de développement durable et d’équité, bien plus qu’au modèle de la compétition effrénée ».
L’IA sectorielle : Répondre aux urgences réelles plutôt qu’aux grands modèles
Abordant le cœur du diagnostic, Lamiae Azizi a mis en avant la maturité et la créativité de la jeunesse du Sud face aux contraintes d’infrastructures. « On s’attendait à un peu de pessimisme du côté du Sud. Mais détrompez-vous : les jeunes ont adopté cette technologie, l’ont embrassée et ont commencé à l’utiliser pour répondre à des besoins concrets », a-t-elle affirmé avec conviction.
Contrairement aux puissances technologiques mondiales obnubilées par les grands modèles de langage (LLM) extrêmement énergivores, la Méditerranée fait le choix stratégique de l’IA sectorielle et appliquée. « C’est un changement de paradigme qui s’est produit dans la région du Sud », a expliqué Lamiae Azizi. « On part du contexte et du besoin, puis on développe un système d’intelligence artificielle comme un produit, et non l’inverse. On n’a pas besoin de très grands centres de données ; on a besoin de capacités de calcul raisonnables et, surtout, énergétiquement efficaces. »
Le rapport identifie quatre secteurs prioritaires communs aux deux rives, où l’IA peut apporter des réponses concrètes et adaptées. Dans l’agriculture, il s’agit de faire face au stress hydrique et à la sécheresse, et d’optimiser l’irrigation grâce à l’imagerie et aux capteurs. Dans le secteur de l’énergie, l’enjeu est d’accélérer l’intégration des énergies renouvelables et la décarbonation des réseaux.
Dans le secteur maritime, l’IA doit sécuriser les flux logistiques et surveiller les espaces marins de cet épicentre du commerce mondial. Dans le domaine de la santé, elle doit exploiter les similitudes génétiques entre les populations méditerranéennes pour développer une médecine personnalisée et souveraine.
Radiographie régionale : Cinq nations, une ambition commune
L’étude dresse une synthèse fine des dynamiques institutionnelles et entrepreneuriales des pays analysés. L’Algérie mise sur une stratégie formalisée visant à former 50 000 spécialistes d’ici 2030, appuyée par l’École nationale supérieure d’intelligence artificielle, installée à Sidi Abdellah dans la wilaya d’Alger, et couplée à la transition énergétique. L’Égypte s’appuie sur son poids industriel et son marché massif, et se distingue par une excellence internationale en cybersécurité et une R&D appliquée à l’environnement.
Le Liban mobilise sa brillante diaspora scientifique et ses universités de premier plan pour mener la modernisation de son administration, malgré d’importantes contraintes économiques. Le Maroc déploie une stratégie d’IA souveraine (« AI Made in Morocco »), portée par des infrastructures de calcul de pointe et par un fort ancrage dans l’innovation territoriale, urbaine et rurale. La Tunisie s’illustre par un écosystème de start-ups particulièrement agile, réactif et diversifié, orienté en priorité vers la santé et la refonte des services publics.
L’Algérie dans la dynamique Sila
Pour l’Algérie, ce diagnostic se traduit par une première retombée concrète. Deux de ses jeunes pousses, EdgeOrbit AI et Gardens of Babylon, figurent parmi les dix start-ups retenues dans le cadre de Sila, l’initiative France-Méditerranée pour l’intelligence artificielle mise en œuvre par Expertise France, à raison de deux par pays partenaire. L’annonce de cette sélection comptait parmi les temps forts du forum.
Connexion, coordination, coopération : Bâtir une alliance équitable
Refusant tout paternalisme ou toute imposition d’une structure rigide, la stratégie méditerranéenne prône une gouvernance agile. « Une voie méditerranéenne, c’est une stratégie qui n’est pas mise sous l’égide d’une nation ou d’une autre, mais bien une stratégie de connexion, de coordination et de coopération », a martelé Lamiae Azizi.
Cette alliance repose sur une complémentarité naturelle : la longue tradition de recherche fondamentale et les institutions universitaires de la rive Nord s’hybrident avec le vivier de jeunes talents, l’agilité et la connaissance du terrain de la rive Sud.
Pour concrétiser cette ambition, le rapport préconise des programmes de formation conjointe des experts métiers, la mutualisation d’infrastructures sobres et la création d’un Observatoire méditerranéen de l’IA. Mais l’enjeu crucial reste la rétention des talents locaux. Comme l’a conclu Lamiae Azizi sous les applaudissements du Pharo : « Les jeunes de la Méditerranée, en particulier du Sud, n’ont pas besoin d’idées : ils ont besoin d’un marché et ils ont besoin de visibilité. »
Source : Maghreb Émergent